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ELCA - Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle


29 octobre 2005, Paris
Journée Jeunes Chercheurs en Linguistique Appliquée :



« Quand des apprenants coréens hésitent entre le passé et le présent »



 

1. Introduction

 

Les apprenants de FLE sont confrontés, quelle que soit leur langue première, à des problèmes de choix de temps grammaticaux. Outre les problèmes fréquemment observés (l’antériorité d’un procès par rapport au moment repère passé ou l’aspect inaccompli), dans mon corpus doctoral de productions orales de trois apprenantes coréennes adultes de français, j’avais observé deux zones qui semblent poser un problème de choix de temps : i) la référence à un fait habituel, limité au passé ; ii) la référence à un fait qui s’applique aussi bien au passé qu’au présent : soit habituel et toujours actuel au moment de l’énonciation, soit un état de fait général (dans un récit au passé). Dans ces cas, mes apprenantes choisissaient entre trois temps, passé composé, imparfait, ou présent, ou hésitaient entre deux temps.

 

2. Expression de l’itérativité dans le passé

 

Pour un fait habituel du passé, les manuels ou les enseignants préconisent en général l’imparfait. D’ailleurs un commentaire d’une de mes informatrices le confirme : « l'imparfait, c'est pour dire quelque chose qui se passait à un point de passé », « ou quelque chose habituel dans le passé » (Kang, 1996).

 

Une des apprenantes montre une forte préférence pour le passé composé. Elle semble ainsi davantage marquer le temps passé que l’itérativité :

 

ex 1) K : à la Sorbonne, il y a quelques manières (…) d'abord le professeur nous a donné des cours + au tableau. Elle a écrit quelque chose et puis on a écrit aussi. On a noté. (K 1er entretien)

à(si K fait référence à l’habitude des cours à la Sorbonne : nous donnait/écrivait)

 

ex 2) K : j'ai discuté avec mon amie qui a fait bien le résumé (K 1er)

à (qui fait bien ou qui faisait bien).

 

Dans une moindre mesure, elle se corrige du présent à l’imparfait :

ex 3) Le dictée c'est facile. C'était facile au début mais à la fin c'était difficile. Et puis surtout le résumé c'est horrible c'était horrible. (…) elle lit elle lisait deux fois. (K 1er)

 

Ces autocorrections semblent avant tout avoir pour fonction la rectification du non marquage du temps passé.

 

Une autre apprenante utilise le présent, tout en ancrant le procès dans le passé pour la proposition introductive :

 

ex 4) L : au début, quand j'étais débutant pour le français, je fais souvent des devoirs un peu pas correct. Parce que j'ai pas bien compris ce que mon professeur a dit et je fais autre chose. Et en tout cas je fais quelque chose  à  présenter à mon professeur (…)

E : Alors qu'est-ce qu'il qu'il disait ?

L: D'abord elle accepte et /korige/ tout ce que j'ai fait mais euh elle ajoute quelques commentaires comme ça. (L + 1 mois)

 

La suite du récit se fait au présent. Là aussi, c’est un cas de non marquage du passé. L’itérativité exprimée par l’adverbe souvent au début du passage reste valable sur la suite des procès.

 

3. Expression d’une habitude qui continue

 

Pour un fait habituel du passé toujours valable au moment d’énonciation, une des informatrices préfère toujours le passé composé. Elle semble faire référence ainsi à une occurrence particulière de l’habitude en question, qui a eu lieu dans le passé, et non à l’aspect « virtuellement présent » du procès.

 

ex 5) E : Qu'est-ce que vous apprenez ?

K :  (…) quand il y a le devoir, on lui [la prof] a donné. Après elle nous a rendre + rendu (K + 2 mois)

 

ex 6) K : d'habiturellement j'ai.. j'ai recopié. (K + 2 mois)

 

ex 7) K : d'abord, quand je sens pas pas bien mais je faire ménage (…)  Puis j'ai lu ce que je voudrais lire (K + 2 mois)

 

Il lui arrive d’employer le présent dans une autocorrection (du passé composé au présent) ou dans la description d’une habitude :

ex 8) K : je lui ai payé par chèque. Puis il m'a donné il me donne le quittance loyer (K 1er)

 

ex 9) K : c'est bien pour moi parce que je peux il m'a corrigé il il me corrige les prononciations de ce que je ne peux pas faire (K 1er)

 

Mais une occurrence du passé composé apparaît au milieu des procès au présent :

 

ex 10) K : dans le cours, on regarde des textes (…) c'est pas un texte unique, c'est-à-dire elle a mélangé plusieurs textes (K + 2 mois)

 

Cette tendance persiste six mois après comme dans l’exemple suivant où l’habitude actuelle est décrite en une série de procès au passé composé :

 

ex 11) K : y a quelqu'un qui occupe de tous les élèves qui sort de l'Esmod. (…) on a pris rendez-vous et après elle nous a corrigé comme ça pour les étrangers puis elle a trouvé le mot exacte pour chaque élève (K + 6 mois)

 

ex 12) K : chaque fois que je vois un voyant il a dit la même chose (K + 6 mois)

 

4. Expression d’un état général/persistant

 

En ce qui concerne un état de fait général mentionné pour un récit au passé, on observe chez une apprenante l’emploi du passé composé et l’imparfait :

 

ex 13) K : Elle m'a dit que d'abord on doit écouter écouter bien et puis penser et après on peut résumer. Mais des gens asiatiques, quand ils faisaient le résumé ils ont écrit ils ont écrit écrit écrit écrit. (K 1)

[S’agit-il d’une caractéristique générale des asiatiques ? ou d’un fait répété dans le passé dans sa classe ?]

 

un état de fait s’observe également dans des autocorrections du présent à l’imparfait :

ex ) K : Puis euh bien sûr on a disputé à Rome. On a pleuré. Et après euh tout ça, on devient on devenait euh plus proche que l'autre fois. (K + 6 mois)

[là aussi l’ambiguïté demeure : parle-t-elle du fait général qu’après une dispute, on devient plus proche, ou de son cas particulier du passé ?]

 

Dans ces derniers cas, il peut s’agir, encore une fois, de la prise de conscience du non marquage du passé et d’une tentative de rectification. Ce phénomène s’observe également chez une autre apprenante qui commence un récit au passé et le continue au présent.

 

ex 14) L : /il ete/ comme les gens un peu euh régional euh je pense que il n'y avait pas beaucoup de chance pour connaître les étrangers ou comme ça. Alors il n'y a pas beaucoup d'expériences alors ils sont un peu maladroites pour envisager les étrangères comme ça. (L + 1 mois)

 

Mais pour la dernière apprenante, les deux temps (l’imparfait et le présent) semblent réellement en compétition du fait qu’elle veut marquer à la fois son ancrage au passé et sa validité au moment de l’énonciation : elle emploie d’abord l’imparfait car elle parle d’un fait passé, mais elle change pour le présent en choisissant de marquer sa validité actuelle.

 

ex 15) J : il y a un(e) raison très important. (…) [qui fait que] je peux partir travailler (…) en France, c’était c’est de l’argent, c’est de l’argent (…) C’était très euh oui c’est très important oui (J 1er)

 

Un autre type d’autocorrection, du passé composé au présent, s’observe également chez cette même apprenante pour un fait ponctuel, exprimé par un verbe modal (vouloir), qui reste valable au moment de l’énonciation :

 

ex 16) E : Tu es venue donc à Paris et.. pourquoi ?

J :  (…) j’ai voulu je veux améliorer et perfectionner le français et aussi je veux obtenir un diplôme de l’université oui.  (J 1er)

 

 

5. Conclusion

 

Ces erreurs et hésitations d’apprenants devant un fait habituel ou général dans le passé montrent que les différentes valeurs d’un temps grammatical ne s’acquièrent pas toutes en même temps que la connaissance de la forme : elles semblent s’acquérir une par une. Nos observations montrent l’acquisition de la temporalité du passé avant celle de l’itérativité. Les séquences d’acquisition fréquemment observées par de nombreux chercheurs montrent que les acquisitions formelle et fonctionnelle ne sont pas simultanées.

 

Ce phénomène d’hésitation est sans doute dû aussi à la diversité de moyens véhiculant l’itérativité. Le passé composé accompagné d’un adverbe est présent dans le cas célèbre de : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Pour éviter ces confusions, l’apprentissage plus systématique de l’itérativité pourrait permettre de mieux acquérir cette notion.

 

 

 

 



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