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Thèse de sciences du langage, Université de Paris III – Sorbonne Nouvelle
Étude des verbalisations métalinguistiques d’apprenants coréens sur l’imparfait et le passé composé en français
Introduction Chap. 1 Chap. 2 Chap. 3 Chap. 4 Chap. 5 Chap. 6 Chap. 7 Conclusion
Résumé Biblio Corpus Index 1 Index 2 Annexe 1 : Exercice Annexe 2 : Conventions


Chapitre 6. Les types de caractéristiques aspecto-temporelles verbalisées

Trois points d’observations sont abordés dans la présentation des verbalisations[170] de chacune des catégories. D’abord, nous observerons leur contenu, correspondant à la conceptualisation des informatrices à propos du passé composé et de l’imparfait. Nous relèverons ensuite les moyens linguistiques employés pour faire référence à la catégorie. Enfin, nous tenterons de mesurer le degré d’opérationnalité des notions qui indique le degré de son acquisition. Pour le déterminer, nous nous appuierons sur : a) la rapidité d’accès à la notion au cours de l’interaction, indiquant la disponibilité ; b) le degré de précision des verbalisations, indiquant le degré explicite ; et c) la systématicité de sa référence, indiquant le degré abstrait de l’analyse. Nous observerons aussi le contexte interactif de la verbalisation en nous concentrant sur les intentions de communication des protagonistes.

Les notions aspecto-temporelles verbalisées seront présentées dans l’ordre décroissant des références attestées chez les informatrices pour les deux temps verbaux et sur les deux entretiens. Nous allons ainsi examiner la référence aux caractéristiques aspecto-temporelles dans l’ordre suivant : a) moment de la situation selon la position du moment repère ; b) type de chevauchement entre intervalles ; c) rôle narrativo-discursif local ; d) bornage de l’intervalle ; e) rôle macro-discursif ; f) ordre entre le moment repère et le moment de la situation ; g) nombre d’occurrence d’un procès ; h) type de procès du verbe et i) localisation d’un procès sur l’axe du temps par rapport au moment de locution. Nous observerons ensuite la référence à la notion de durée et aux diverses valeurs que nos apprenantes attribuent aux procès au passé composé et à l’imparfait.

Pour la lecture des extraits de corpus, nous présentons ci- dessous deux tableaux recensant les signes utilisés dans la transcription du corpus, ainsi que le texte de l’exercice à trous (ils sont également reproduits en fin de thèse sur un dépliant pour être disponibles pendant la lecture) :

 

Signes utilisés dans la transcription du corpus

1) Signes communs aux premiers et seconds entretiens :

- +, ++, +++ (croix à nombre variable) : Pauses (Le nombre des croix correspond à la longueur de la pause).

- abc... (trois points suivant un mot) : Allongement

- <abc (segments précédées d’un signe inférieur) : Début de segments chevauchés dans les interventions des deux protagonistes

- /abc/ (mots entre deux barres obliques) : Transcription phonétique approximative

- abcdef (mots en italique) : Emploi autonymique d’un mot ou citation d’une phrase de l’exercice

- A B C (lettres en majuscules séparées) : Epellation.

- ABC (mots en majuscule) : Mots ou parties de mot prononcés avec intensité

- XXX : Segments inaudibles, indéchiffrables

- abc/ (une barre oblique suivant immédiatement un mot ou une partie de mot) : Auto-interruption

- abc\ (une barre oblique inversé suivant immédiatement un mot ou une partie de mot) : Hétéro-interruption

- abc-d (trait d’union à l’intérieur d’un mot) : Séparation de syllabe marquée

2) Signes utilisés dans les premiers entretiens qui se sont déroulés en français :

 - *abcd* (mots entre deux étoiles) : Mots coréens ou étrangers

3) Signes utilisés pour les seconds entretiens qui se sont déroulés en coréen :

- abcdef (mots en italiques) : Emploi autonymique d’un mot ou d’une phrase coréenne

- abcdef (mots en italiques mis en gras) : Emploi autonymique d’un mot français ou citation d’une phrase française de l’exercice

- abcdef (mots en gras) : mots ou phrases dites en français sans fonction de citation.

- [abcd] (segments entre crochets) : morphèmes ou expressions coréens utilisés

 

Exercice à trous

1. Je (1-1 dormir) quand mon fils me (1-2 téléphoner) d’Australie hier soir.

2. Dimanche dernier, j’ai rencontré Paul qui (2-1 partir) pour Chamonix. Il (2-2 avoir) beaucoup de bagages et ses skis sur l’épaule. Alors, je l’(2-3 accompagner) à la gare. Il y (2-4 avoir) énormément de monde dans le train et il (2-5 ne pas pouvoir) trouver de place assise.

3. Quand il (3-1 ouvrir) la porte, elle lui (3-2 sourire) et lui (3-3 dire) : « je t’(3-4 attendre) ! »

4. Mes amis norvégiens (4-1 vouloir) depuis longtemps visiter la Bretagne. Ils y (4-2 partir) enfin la semaine dernière. Mais quand ils (4-3 arriver) à Rennes, il (4-4 pleuvoir) et il (4-5 pleuvoir) pendant tout leur voyage.

5. Paul (5-1 avoir) vingt ans quand il (5-2 avoir) son accident de montagne. Il (5-3 rester) huit mois à l’hôpital. Quand il en (5-4 sortir), il (5-5 être) très faible et très maigre : on (5-6 ne pas le reconnaître).

6. Hier, un accident (6-1 se produire) au carrefour de la rue Caillaux et de l’avenue d’Italie. Il (6-2 pleuvoir). Un enfant d’une dizaine d’années (6-3 faire) du skateboard sur le trottoir de la rue Caillaux. Quand il (6-4 arriver) au carrefour, il (6-5 ne pas pouvoir ralentir) et (6-6 tomber) sur l’avenue d’Italie juste au moment où une voiture (6-7 arriver). Elle l’(6-8 heurter) violemment. Il n’y (6-9 avoir) qu’une seule personne à cet endroit là. Ce passant (6-10 courir) dans la cabine téléphonique d’à côté pour appeler Police Secours. Pendant qu’il (6-11 téléphoner), la voiture (6-12 filer). L’enfant (6-13 se retrouver) tout seul, il (6-14 avoir peur) et (6-15 réussir) à partir lui aussi ; pourtant il (6-16 avoir mal) sûrement ! Quand l’homme (6-17 ressortir) de la cabine, il n’y (6-18 avoir) plus personne ! Quand la police (6-19 arriver) c’est lui qu’elle (6-20 emmener) au commissariat.


1. Moment de la situation selon la position du moment repère

Le moment de la situation correspondant au procès dont on parle, est vu différemment selon la position du moment repère, entraînant une différence de l’aspect et de moyens linguistiques à employer.

1.1. Le moment de la situation situé avant le moment repère : aspect perfect et passé composé

Quand un procès est situé avant le moment repère, il est vu, à partir de ce dernier, comme un procès terminé : il donne lieu à l’aspect perfect[171]. Nous rappelons que dans l’aspect perfect, le moment repère se situe après le moment de la situation avec ou sans contact entre eux et sans que la distance qui les sépare ne soit précisée.

1.1.1. Les verbalisations en entretien

L’aspect perfect relevant d’une vision rétrospective est souvent à la base du choix du passé composé chez nos apprenantes. Kim a abondamment recours à cette caractéristique aspectuelle, aussi bien dans le premier entretien que dans le second. Kang y fait référence moins que Kim, mais plus souvent que Lee et elle la verbalise davantage dans le premier entretien que dans le second. Lee qui attribue cette valeur au passé composé, comme les deux autres informatrices, la verbalise une seule fois dans un commentaire général après l’exercice. Prenons quelques exemples :

 

(Extrait 1) 6-1 Hier un accident s’est produit au carrefour[172] (Kang I, fr.)

1  E : Bon donc ça c’est le... passé composé

2  K : Hm (...)

3  E : Donc si on se dit là tu as dit s’est produit mais est-ce qu’on peut dire ++ se produisait ou quelque chose <comme ça ?

4  K : <Se produisait on dit comme ça il...

5  E : Hier un accident se produisait

6  K : Hier y a plusieurs accidents on... peut imaginer comme ça

7  E : Ah si on dit euh... un accident <se produisait ?

8  K : <Si on /metr/ le passé composé c’est…

9  E : C’est assez... juste un seul accident <c’est ça ?

10 K : <C’est/ ou bien hm... s... temporellement qui... c’est un accident qui est déjà /fet/[173]

11 E : Un accident qui est déjà fait mais si on dit un accident se produisait c’est-à-dire soit il y a plusieurs accidents + ce jours-là + soit (...)

 

Après la lecture du sixième récit en entier par Kang en effectuant le choix du temps verbal pour les verbes entre parenthèse, l’enquêtrice revient au premier verbe se produire pour poser des questions (1). Son intervention n’est pas une vraie question mais un simple constat sur le choix du passé composé de Kang. Mais elle n’entraîne pas une réponse élaborée de la part de Kang, si ce n’est une approbation (2). L’enquêtrice passe au verbe suivant et ensuite revient sur le premier, en demandant cette fois l’acceptabilité de la forme alternative (3) et c’est là qu’en 10, Kang, face à la nécessité de distinguer les emplois des deux temps, donne une première explication de l’emploi du passé composé : quelque chose de déjà fait.

Kim exprime de la même manière que Kang le fait accompli du procès :

 

(Extrait 2) 4-2 Ils y sont partis enfin la semaine dernière (Kim I, fr.)

1 E : Ils y sont partis <enfin (K : <oui) la semaine dernière (K : hm) là + (K : oui) c’est <une action (K : <c’est facile) passé composé (K : oui <parce que) <mais quand ils sont hm-hm (K : oui) + oui parce que ?

2 K : L’action de partir est (E : oui) + terminée (E : oui) déjà (E : hm-hm) oui c’est pour ça passé composé + <à mon avis

3 E : <Mais là le fait de vouloir partir c’est... (K : hm...) enfin dans cette histoire c’est.... terminé parce que... ils sont finalement partis + mais...

4 K : Oui oui oui dans tous les occasions il y a ah... il y a + quelque cho/l’autre chose à voir + oui c’est depuis et enfin + <oui c’est

5 E : <Ah... d’accord enfin ça mar<que...

6 K : <Marque termination (E : hm...) (rire)

7 E : Hm... donc quand c’est (K : (rire)) terminé passé... (K : <oui) <euh composé

 

On note en 4-6 que Kim s’appuie aussi sur des adverbes qu’elle interprète comme allant dans le même sens que la valeur perfect qu’elle saisit.

Contrairement à Kang et Kim, Lee ne formule pas la valeur perfect durant l’exercice et on en observe une seule occurrence dans le second entretien, après l’exercice où elle l’exprime de façon similaire aux autres :

 

(Extrait 3) Commentaire général après l’exercice (Lee II, cor.)

1 L : Les emplois fondamentaux (E : hm) qu’on dit généralement, le passé composé, c’est quelque chose qui a fini [kkûtna-at-ô] (E : hm) et (E : donc <avec le présent) <c’est-à-dire elle est partie, ici elle est partie et elle n’est pas là <maintenant.

2 E : <Elle n’est pas là. Hm

3 L : On dit comme ça (E : hm)

 

Par la vision rétrospective et par le fait que le moment repère placé après le moment de la situation inclut souvent le moment de locution, l’aspect perfect se confond avec le temps passé qui, lui, relève de la relation entre le moment de la situation et le moment de locution situé en second. Ce rapprochement s’observe également dans les verbalisations de nos apprenantes, dans lesquelles la référence à l’aspect perfect s’accompagne quelque fois de la référence temporelle au passé :

 

(Extrait 4) 2-3 Alors, je l’ai accompagné à la gare (Kang II, cor.)

1 K : Il avait beaucoup de bagages (E : hm) On explique la situation, sa situation (E : hm) ses skis sur l’épaule (E : hm) alors je l’ai accompagné (E : hm) à la gare.

2 E : Hm. C’est le passé composé ?

3 K : Parce que l’action n’est pas une action en déroulement. (E : hm) Il l’a accompagné, ils sont descendus à la gare, c’est déjà fini dans le passé [kkûtna-n-jôkô-nikka].

 

En 3, la valeur perfect est présentée d’abord par la négation de la valeur imperfective, suivie de la confirmation de la valeur perfect du procès (c’est déjà fini) dont l’accomplissement est localisé dans le passé (dans le passé). Une désignation distincte des deux valeurs aspectuelle et temporelle est également observée dans un commentaire général avant l’exercice : « le passé composé est utilisé pour un événement qui a eu lieu dans le passé et qui est fini ».

Malgré la formulation distincte, on ne saurait dire que Kang distingue les deux valeurs réellement. Mais la non-distinction des deux valeurs s’observe de façon plus claire chez Kim :

 

(Extrait 5) 6-1 Hier un accident s’est produit au carrefour (Kim I, fr.)

1 K : (...) Hier un accident s’est produit au carrefour de la rue Caillaux de la rue Caillou et l’avenue d’Italie (E : hm) ++ <c’est clair

2 E : <Bon (K : oui) s’est produit parce que c’est... + (K : produit) <au... passé composé (K : <hier oui) c’est parce que... (K : oui) c’est passé + c’est <ça ?

3 K : Passé oui passé oui ++ déjà passé

4 E : Hm-hm ah oui mais il pleuvait c’est aussi <passé hein donc... (K : <ça aussi passé (rire)) donc... <il faut... (K : <(rire)) une autre explication

 

L’enquêtrice anticipe et propose en 2 la valeur qui semble temporelle du passé composé (car sa formulation erronée nous laisse un doute), et Kim l’accepte en 3 en reprenant l’expression de l’enquêtrice, sans qu’on sache laquelle des deux valeurs elle attribue. Mais en ajoutant l’adverbe déjà, elle marque la valeur perfect. La vision temporelle de l’enquêtrice se confirme en 4, lorsqu’elle considère les deux formes verbales du procès se produire (le passé composé et l’imparfait) comme localisées dans le passé. Kim, en suivant la lecture temporelle de l’enquêtrice et en reprenant encore son expression, manifeste son accord (le fait qu’elle dit hier en 2 en est peut être le signe) et aussi, par son rire, sa conscience de l’insuffisance de cette analyse dans la distinction de l’emploi des deux temps.

1.1.2. Les formulations de l’aspect perfect

La référence à l’aspect perfect chez Kang et Kim lors du premier entretien se fait la plupart du temps par la structure avec le présentatif c’est (‘N + c’est + (déjà) + participe passé’) avec une valeur anaphorique. L’adverbe déjà qui y est employé sert, selon Klein (1995)[174], à mettre en valeur un intervalle temporel particulier par contraste. Kang emploie le verbe finir (« l’action d’attendre c’est fini » pour 3-4 et elle lui a dit : je t’ai attendu[175]), faire (« c’est un accident qui est déjà fait » pour 6-1 hier un accident s’est produit au carrefour), passer (« blessure c’est déjà passé » pour 6-16 il a eu mal sûrement).

Kim qui emploie également la même structure utilise, lors du premier entretien, outre les verbes finir (« et l’action finie » pour 6-20 et c’est lui qu’elle a emmené au Commissariat, Kim a) et passer (« déjà passé » dans 6-1 hier un accident s’est produit au carrefour...) comme Kang, le verbe terminer qu’elle emploie plus souvent que les autres :

- « accident, c’est une action terminée » pour 5-2 quand il a eu son accident de montagne ;

- « c’est déjà le temps terminé » pour 4-5 et il a plu pendant tout leur voyage

On note également chez Kim (I) une autre structure ‘N + être + (déjà) + terminé’ :

- « parce que l’action de partir est terminée déjà » pour 4-2 ils y sont partis enfin la semaine dernière

- « son hospitalité [hospitalisation] est terminée » pour 5-3 il est resté huit mois à l’hôpital.

Il lui arrive également de s’exprimer simplement par nom avec participe passé adjectival, « action terminée » (pour 5-6 on ne l’a pas reconnu, 3-2 quand il a ouvert la porte, elle lui a souri).

Dans l’aspect perfect, le moment repère se situe après le moment de la situation et ce dont on parle par rapport au moment repère, c’est l’état où le moment de la situation terminé, n’ayant plus cours. Le contraste d’état ainsi créé est exprimé par Kang et Kim par la négation (ne-plus) du procès et le moment repère quelquefois verbalisé est exprimé par maintenant employé également par l’enquêtrice. Cette structure peut s’employer conjointement à la structure principale du perfect, ‘c’est + p.p. (fini, terminé)’. Cette formulation s’observe chez Kim et Kang. Cette dernière l’emploie le plus souvent, notamment lors du second entretien, et exclusivement avec les verbes transitionnels (partir, ressortir) :

- « Maintenant, il n’a plus plu. Le /pleuvwar/ est terminé maintenant » pour 4-5 il a plu pendant tout leur voyage (Kim I, fr.) ;

- « c’est fini, je ne t’attends plus » pour 3-4 et elle lui a dit : je t’ai attendu (Kim I, fr.);

- « blessure c’est déjà passé, maintenant il n’a plus mal » pour 6-16 il a eu mal sûrement (Kang I, fr.)

- « il est parti, il n’est plus là » pour 6-15 il a réussi à partir lui aussi (Kang I, fr.)

- « La personne sort, c’est-à-dire, elle sort de la cabine, et la cabine est vide maintenant[176] » pour 6-17 quand l’homme est ressorti de la cabine il n’y avait plus personne (Kang II, cor.).

On observe que l’expression du perfect avec les verbes transitionnels s’accompagne de celle du résultat immédiat du procès. La mention du résultat du procès n’est pas toujours cohérente dans la suite du récit : dans le cas de 6-17 quand l’homme est ressorti de la cabine il n’y avait plus personne, le fait que la cabine soit vide après le départ de l’homme (Kang b) n’est pas pertinent dans la suite du récit qui raconte la fuite de la voiture pendant sa communication téléphonique.

Les moyens linguistiques employés lors du second entretien étant une traduction du coréen, nous resterons prudente quant aux structures qui, selon la traduction, peuvent être assez proche de celle de la langue d’origine autant qu’en être éloignées. On observe que Kang (cf. extrait 4) et Kim emploient une autre façon de se référer à la valeur perfect par la négation de l’aspect imperfectif, qui peut s’accompagner en outre de l’expression utilisée jusqu’alors pour l’aspect perfect.

 

(Extrait 6) 6-20 Quand la police est arrivée, c’est lui qu’elle a emmené (Kim II, cor.)

K : Ensuite la police (E : hm) est arrivée, elle est arrivée. (E : hm) Quand elle est arrivée et + comme il n’y avait personne, elle a emmené l’homme, le passant au commissariat. Elle [la police] n’était pas en train de l’emmener [teryôka-ko it-nû-n] mais elle l’a emmené [teryôka-ôt-ta].

 

L’opposition entre l’imperfectif et le perfect que verbalise Kim est marquée également en coréen dans lequel elle les exprime respectivement par -ko it et -ôt. Ce nouveau procédé qui peut être lié à l’organisation discursive de cette langue, montre la disponibilité des deux notions aspectuelles.

Du point de vue du lexique, les termes « temps ou action terminée, finie » utilisés par Kim lors du premier entretien s’observent toujours dans le second mais on y voit apparaître l’emploi du terme grammatical plus spécialisé, accompli ([wallyo] en coréen), pour un état ou une action :

- « sortir de l’hôpital, c’est une action accomplie, donc passé composé » pour 5-4 quand il en est sorti [de l’hôpital];

- « ils sont partis. Donc c’est accompli, sûr et certain. Donc le passé composé » pour 4-2 ils y sont partis enfin la semaine dernière.

Les seconds entretiens s’étant déroulés en coréen, on peut effectivement s’attendre comme ici à ce que nos apprenantes emploient des termes métalinguistiques plus spécialisés ou plus savants, qui sont utilisés dans les grammaires de langues étrangères (pour l’anglais, le français et autres). Nous pensons que si le premier entretien s’était déroulé en coréen, Kim aurait pu également employer ce terme.

Les expressions employées en français lors du premier entretien sont de trois types selon ce qu’elles expriment : la clôture de la borne droite (fini, terminé, passé…), le changement d’état (ne-plus) et la forme composite exprimant la borne droite et le changement ou le résultat. Lors du second entretien qui s’est déroulé en coréen, outre ces trois types d’expressions, on observe également la négation de l’imperfectif.

Le tableau suivant résume le recours à la notion du perfect chez nos apprenantes ainsi que des informations sur les formes linguistiques utilisées et sur le moment de la verbalisation. L’ordre de présentation des apprenantes correspond à l’ordre du nombre des verbalisations attestées chez elles :

 

Aspect perfect et passé composé

premier entretien

second entretien

Kim

« action terminée/finie »

N + (déjà) + « terminé »

c’est + (déjà) + (N) + « terminé/fini »

N + c’est + N + « terminé »

--------------------

N + ne V plus

Kim

« action accomplie »

--------------------

[ne V plus]

[V passé] + [état résultant : ne V plus + circonstanciel]

--------------------

négation de l’imperfectif

Kang

c’est + N relative + « déjà fait »

N + c’est + (déjà) + « passé/fini »

« événement qui est fini » (avant l’exercice)

--------------------

N + ne V plus

[V passé] + [état résultant : ne V plus + circonstanciel]

Kang

« les actions finissent » (après l’exercice)

--------------------

[V passé] + [état résultant : ne V plus + circonstanciel]

--------------------

négation de l’imperfectif + « fini dans le passé »

Lee

[V passé] + [état résultant : ne V plus]

Lee

« c’est quelque chose qui est fini » (après l’exercice)

[Tableau 12 : Formulations de l’aspect perfect]

 

1.1.3. Opérationnalité de la notion perfect

L’aspect perfect est une caractéristique aspectuelle dont nos apprenantes disposent déjà en langue maternelle et elles la verbalisent sans difficulté en français dès le premier entretien. Dans la plupart des cas, cette notion est verbalisée spontanément, ce qui montre sa facilité d’accès. Il arrive néanmoins quelques fois que la verbalisation du perfect soit une reprise de la parole de l’enquêtrice qui anticipe parfois intempestivement la réflexion des apprenantes :

 

(Extrait 7) 6-16 pourtant il a eu mal sûrement ! (Kang I, fr.)

1 E : (...) Si on dit pourtant il a eu mal sûrement + c’est-à-dire c’est + <XXX (K : <c’est-à-dire) un peu un moment (...)

2 K : <XXX <XXX passé (E : <blessure) oui blessure c’est déjà passé

3 E : Quand ça ? <quand on dit euh... (K : <hier oui) il avait mal ? (E : hm) il avait mal ? ou il a <eu mal ?

4 K : <Ah il a eu mal

5 E : Il a eu mal donc maintenant <il n’a plus mal ?

6 K : <Maintenant il n’a il n’a plus mal il n’a plus mal

7 E : Mais quand on dit il avait mal c’est-à-dire même maintenant ?

8 K : On ne sait pas mais <peut-être

 

L’enquêtrice demande à Kang de réfléchir sur l’emploi de l’autre forme verbale en 1 et propose une explication en terme de durée. Et Kang répond en 2 avec une valeur perfect en intégrant le mot qui lui manquait et qui est proposé par l’enquêtrice. Celle-ci paraphrase cette réponse en 5 en marquant le contraste d’état saisi au moment repère. En 6, Kang reprend la phrase entière de l’enquêtrice en guise d’approbation.

La capacité à verbaliser la notion dans une formulation claire et réitérée dans des contextes adéquats nous conduit à considérer qu’elle est opérationnelle chez nos apprenantes.

1.2. Le moment de la situation situé immédiatement avant le moment repère qui inclut le moment de locution : aspect perfect résultatif et passé composé

Dans l’aspect perfect résultatif, aspect particulier du perfect, les deux moments sont en contact, car le moment repère suit immédiatement le moment de la situation. De plus, il inclut le moment de locution : le résultat du procès qui s’est produit est tangible au moment de locution.

1.2.1. Les verbalisations en entretien

Les références à cette caractéristique aspectuelle sont attestées chez Kang et Lee. Elles sont peu nombreuses par rapport aux références au perfect, et les verbes concernés sont des verbes transitionnels. Lee (II) la verbalise dans l’extrait 3 que nous avons vu plus haut, où d’ailleurs on ne saurait dire qu’elle distingue le perfectif résultatif du perfectif non résultatif : « le passé composé, c’est quelque chose qui est fini. C’est-à-dire, elle est partie, ici elle est partie [ka-pôri-ko] et elle n’est pas là maintenant [jikûm ôps-ô]. On dit comme ça ». Dans « quelque chose qui est fini », Lee mentionne aussi, outre le procès lui-même (elle est partie), le résultat du procès partir (elle n’est pas là) qui est valable au moment de locution (elle n’est pas là maintenant).

La saisie de l’aspect perfect résultatif chez Kang (I) est ambiguë dans son commentaire en coréen avant l’exercice lors du premier entretien :

 

(Extrait 8) Commentaire avant l’exercice (Kang I, cor.)

1 E : Quand est-ce qu’on emploie l’imparfait et le passé composé selon ce que vous avez appris dans la classe ?

2 K : Aujourd’hui je n’ai vraiment pas la tête claire ++ le passé composé est utilisé pour un événement qui a eu lieu dans le passé et qui est fini, qui a eu lieu à un moment donné et qui est fini, l’état de cette situation et l’imparfait, c’est pour dire quelque chose qui se passait à un point de passé ou quelque chose d’habituel dans le passé ++ oui etc.

 

A la question que pose l’enquêtrice en guise d’introduction à la tâche qu’elles allaient entreprendre ensemble, Kang verbalise ce dont elle se souvient des emplois des deux temps appris en classe. Outre la valeur perfect (qui est fini) et la valeur temporelle (un événement qui a eu lieu dans le passé), elle verbalise que le passé composé peut indiquer également l’état d’un événement fini. Mais elle ne précise pas à quel moment (moment repère) est perçu l’état de cet « événement fini ». Or c’est la localisation du moment repère qui différencie, dans plusieurs configurations de l’aspect perfect, l’aspect perfect résultatif du non résultatif : quand le moment repère n’inclut pas le moment de locution, comme c’est le cas des récits de notre exercice à trous, il ne s’agit plus de l’aspect perfect résultatif, mais du perfect non résultatif, dans lequel, d’une part, on n’établit pas de contact entre le moment repère et le moment de la situation et où d’autre part, ce dernier est antérieur au moment de locution. Dans le contexte de non-contact, le fait qu’« elle n’est pas là » (l’état de l’événement fini) serait une simple précision du contraste d’états, et ce résultat n’a pas forcément d’incidence sur le moment de locution. En effet, comme le dit Klein (1995), selon le type de procès du verbe, le résultat du procès fini peut inclure le moment de locution s’il dure jusque là, ou peut ne pas l’inclure, s’il s’est accompli. Ainsi, quand on dit The lion was dead, à moins de supposer la résurrection, le moment de la situation (the lion’s being dead) inclut le moment de locution et toute la durée qui suit. Par contre, dans The door was open, le moment de la situation (the door’s being open) peut inclure le moment de locution si la porte est toujours ouverte, ou ne pas l’inclure si la porte est fermée depuis.

1.2.2. Les formulations de l’aspect perfect résultatif

L’aspect perfect résultatif est verbalisé par Kang et Lee dans des commentaires généraux. Les formulations employées contiennent la mention d’un procès terminé et l’état résultant :

 

Perfect résultatif et passé composé

Premier entretien

Second entretien

Kang

« état de la situation » d’un événement passé et fini (avant l’exercice)

Lee

[V passé] + [ne V plus + circonstanciel]

([ka-pôri-ko jikûm ôps-ô])

[Tableau 13 : Formulations de l’aspect perfect résultatif]

1.2.3. Opérationnalité

Dans les récits de l’exercice à trous, aucun procès ne relève de l’aspect perfect résultatif. C’est pourquoi la référence à cette valeur ne s’observe que dans les commentaires d’informatrices sur l’emploi général du passé composé. Nous avons remarqué que le schéma de formulation de cet aspect (procès passé + état résultant) est néanmoins souvent employé par Kim et Kang pour se référer à l’aspect perfect, notamment pour les procès transitionnels.

 

1.3. L’inclusion du moment repère dans le moment de la situation : aspect imperfectif et imparfait

Quand le moment repère est placé entre les deux bornes du moment de la situation, celui-ci est vu en déroulement.

1.3.1. Les verbalisations en entretien

Toutes nos apprenantes repèrent et verbalisent l’aspect imperfectif dans les deux entretiens. Lee et Kim y font référence plus souvent que Kang en particulier lors du second entretien. Kang l’emploie d’une façon similaire dans les deux entretiens, et le formule également dans son commentaire avant l’exercice proprement dit.

L’aspect imperfectif décrit comme « quelque chose qui se passe à un point de passé » comme le dit Kang (I) est saisi avec une certaine facilité lorsque le moment de la situation est exprimé par un verbe d’état ou d’activité et que l’apprenante n’est pas confrontée à un problème de compréhension de la situation, concernant le rapport entre le moment repère et le moment de la situation :

 

(Extrait 9) 1-1 Je dormais quand mon fils m’a téléphoné d’Australie hier soir (Kang II, cor.) 

1 K : Hm. Je dormais (E : hm) A I S (E : hm) quand mon fils m’a téléphoné d’Australie hier soir

2 E : Là, pourquoi tu as choisi dormais et téléphoné, tu peux\

3 K : C’est le même cas dont j’ai parlé tout à l’heure. <XX (E : <que tout à l’heure hm) Oui. J’étais en train de dormir et tout d’un coup, le téléphone a sonné.

 

La relation entre le moment repère exprimé par une proposition subordonnée (quand mon fils...) et le moment de la situation (je dormais) saisi au milieu de son déroulement est parfaitement claire pour Kang.

 

(Extrait 10) 6-2 Hier un accident s’est produit au carrefour (...) Il pleuvait.

 6-3 Un enfant d’une dizaine d’années faisait du skateboard sur le trottoir de la rue Caillaux (Kim II, cor.)

1 E : Alors un accident s’est produit, ça c’est

2 K : Il a eu lieu complètement maintenant. (E : hm) Donc (E : il a eu lieu hier.) Oui, hier à un moment, il y a eu un accident et c’est pour ça que c’est au passé composé. Et au moment de l’accident, il était en train de pleuvoir depuis un certain temps [pi-nûn kesok o-ko it-ôsô]. C’est un état continu, donc l’imparfait. Ensuite, cet un enfant était en train de faire du skateboard sur le trottoir [tha-ko it-ôt-ôyo]. (E : hm) Il s’amusait à faire du skateboard dans une situation où il pleuvait [nol-ko it-ôt-ôyo]. (E : hm) C’est pour ça que j’ai mis l’imparfait. (E : hm)

 

Kim refait le récit et montre sa compréhension du déroulement du moment de la situation par rapport au moment repère.

Mais lorsque le verbe est transitionnel, la saisie du procès en déroulement semble difficile en particulier lors du premier entretien et ce, pour toutes les apprenantes. L’exemple de Lee (I) montre la double difficulté de ne pas arriver à concevoir le verbe partir dans son déroulement et son incompréhension de la situation :

 

 

(Extrait 11) 2-1 Dimanche dernier j’ai rencontré Paul qui partait pour Chamonix (Lee I, fr.)

1  E : ++ Alors donc dimanche dernier donc... + hm j’ai rencontré Paul qui était parti, était parti c’est quel temps ?

2  L : Plus-que-parfait non ?

3  E : Plus-que-parfait + n’est-ce pas ? <Parce que là (L : <hm) était c’est au... à l’imparfait plus participe passé, c’est plus-que-parfait. + Qui était parti pour Chamonix il avait + beaucoup de bagages et ses ski sur l’épaule c’est-à-dire quand je l’ai rencontré Paul (L : oui) et + il allait partir <parce qu’il avait.. (L : <hm) il a beaucoup de bagages ++ là + ça c’est imparfait non ? <Il avait (L : <hm) beaucoup de bagages +

4  L : Oui et... j’ai rencontré qui... (E : et là ) qui partirait ?

5  E : Qui partirait ? partirait ? C’est-à-dire comment ? Euh tu peux noter là ?

6  L : Qui était en train de partir (rire) (E : oui) qui... partirait +

7  E : Partirait ? euh... futur ? ou...

8  L : Futur dans le passé.

9  E : Ah comment on écrit futur dans le passé [= comment on écrit partirait]?

10 L : C’est conditionnel (E : hm-hm) partirait. (E : hm) + Je ne sais pas (E : hm) ah... c’est/ c’est pas... c’est pas juste ça [était parti].

11 E : Pour/ plus-que-parfait c’est pas bon ?

12 L : C’est pas bon parce que... <en ce moment (E : <hm) elle n’a/ elle/ elle n’est pas encore partie (E : ah... hm-hm don-c...) hm<...

13 E : <Qu’est-ce qu’il faut mettre ?

14 L : J’ai rencontré Paul qui... qui était en train de partir eh/ qui prépare + qui préparait ++ de partir pour Chamonix (E : hm-<hm) <Il avait beaucoup de bagages et ses skis sur l’épaule (E : hm-hm) C’est en train de... partir en train de venir + oui +

15 E : Ah bon ?

16 L : Je ne sais pas.

17 E : Mais... regardons il faut mettre le (rire) verbe partir là (L : partir ?) hm ++ (L : <XXX) <J’ai rencontré Paul qui ? +

18 L : Sauf ça <hm.. (E : <hm) avec... cette ce/ ces phrases (E : hm) dans le contexte je crois <que... (E : <que il est en train de...) on on peut pas... (E : savoir ?) savoir il était en train de venir <ou de.. partir (E : <ou hm)

19 E : Oui ça on ne sait pas donc/ mais + là il faut mettre le verbe partir (L : hm) Donc.. c’est clair il est il revient pas mais il part là maintenant

20 L : Partirait ?

21 E : Hm partirait ? comme ça ?

22 L : Bizarre + par..+ partait ?

23 E : Partait ? Parce que quand tu as mis préparait de partir tout à l’heure (L : hm) tu as mis à l’imparfait <parce que (L : <partait hm) tu te souviens ? (L : hm) Juste tout à l’heure euh j’ai rencontré Paul qui préparait de partir tu as dit <ça. (L : <hm) Donc... toi tu as dit <à l’imparfait

24 L : <C’est pas était parti c’est parti... ah/ partait

25 E : Partait (L : oui) à l’imparfait (L : oui) hm-hm. D’accord. Donc ça veut dire quoi ? Ici l’imparfait c’est qu’il est pas encore parti ?

26 L : C’est pas <encore parti

27 E : <Et il est...

28 L : Je pensais que c’est le fait.. de passer (E : oui) avant (E : hm) mais maintenant je.. ne pense pas comme ça ++ C’est euh..

29 E : C’est-à-dire tu as pensé qu’il était.. déjà parti ? + <c’est-à-dire...

30 L : <Non en train de partir

31 E : Ah en train de partir

32 L : Oui c’est comme ça partait

33 E : Partait donc à l’imparfait. (L : hm)

 

En 1, l’enquêtrice demande à Lee de confirmer la forme verbale qu’elle venait de choisir pour partir, et en 3 elle passe au verbe suivant avoir beaucoup de bagage. Sans être sollicitée, Lee choisit une autre forme verbale qui marque la postériorité par rapport au moment repère. Pendant que l’enquêtrice demande encore une confirmation entre 4-10, Lee corrige en 10 son premier choix, le plus-que-parfait, en s’apercevant qu’il ne s’agit pas d’un procès antérieur. Elle s’approche de l’idée de déroulement en niant le perfect en 12. En plus, l’adverbe encore qu’elle utilise signifie que la borne droite du procès n’est pas encore franchie. Et elle reformule la phrase en français et en périphrase ‘était en train de partir’, suivie d’une autre tentative avec le verbe préparer mis d’abord au présent mais immédiatement après à l’imparfait sans grande difficulté. Et en 14, elle manifeste son doute sur la circonstance de la rencontre, lequel était sans doute à l’origine de son premier choix du plus-que-parfait. Ce doute se confirme à 18 et l’enquêtrice, pour que Lee garde le verbe partir, en arrive à donner la réponse au doute de Lee (19). Ainsi, en 20, Lee revient à la forme proposée en 4, partirait et, elle la trouve d’elle-même « bizarre » et propose partait en 22, sans en être sûre de son exactitude pour autant. En 24, Lee semble sûre de son nouveau choix et l’enquêtrice, en demandant ce qu’il signifie en 25, propose ou anticipe la valeur aspectuelle que Lee lui attribuerait.

Dans la formule de l’enquêtrice, « il n’est pas encore parti » que Lee avait déjà utilisée spontanément en 12, l’adverbe encore est significatif. Selon le cas, encore peut signifier que le procès n’est pas entamé. C’est, par exemple, la situation où Paul serait à la maison encore et qu’on lui dit : « tu n’es pas encore parti ? ». Dans un autre contexte, il peut signifier que le procès est entamé (la borne gauche est marquée) mais n’est pas terminé, en focalisant sur le non-franchissement de la borne droite du procès et en portant ainsi une valeur d’imperfectif. La lecture de l’enquêtrice est la seconde, et Lee qui semblait déjà l’avoir trouvé en 12 l’approuve avec certitude cette fois-ci en 26 en reprenant l’expression de l’enquêtrice. Lee témoigne en 28 du changement au cours de l’interaction de sa compréhension du contexte de la rencontre et donne en 30 la formulation directe de l’aspect imperfectif qu’elle avait tentée tout au début de la séquence (6) sans conviction comme le montre son rire.

Qu’est-ce qui fait que Lee saisit le procès partir de façon préférentielle comme antérieur ou postérieur au moment repère (la rencontre) ? On ne saurait dire ici si c’est la sémantique du verbe transitionnel vu, le plus souvent, comme une action qui finit aussitôt commencée qui en est responsable ou si c’est la difficulté de compréhension du récit.

 

1.3.2. Les formulations de l’aspect imperfectif

Plusieurs moyens linguistiques sont utilisés pour exprimer l’aspect imperfectif et ils sont employés lors des deux entretiens. Le plus fréquemment utilisé est le moyen périphrastique ‘être en train de + V’ en français et lors du premier entretien et ‘-ko it’ en coréen lors du second entretien :

- « ah... oui + en train de + partir ? ça veut dire ? (E : hm-<hm) <partait ? qui était en train de partir pour Chamonix ? » pour 2-1 j’ai rencontré Paul qui partait pour Chamonix (Kim I, fr.)

- « elle était en train de sourire parce qu’elle s’y attendait [miso-rûl jit-ko it-ôt-ta] » pour 3-2 quand il a ouvert la porte, elle lui a souriait (Lee II, cor.)

- « j’étais en train de t’attendre [kitari-ko it-ôt-ta] » pour 3-4 et lui a dit : je t’attendais (Kim II, cor.)

- « il était en train de [tha-ko it-tô-n] » pour 6-3 il faisait du skateboard sur le trottoir (Kang II, cor.)

La structure ‘être en train de + V’ peut également s’accompagner de l’adverbe toujours qui renforce la continuité d’un procès entamé :

 

(Extrait 12) 6-7 Quand il est arrivé au carrefour, il n’a pas pu ralentir et est tombé juste au moment où la voiture arrivait (Lee I, fr.)

1 L : Hm euh quand on arrivait au carrefour il n’a pas pu ralentir et tombé et est tombé (E : <est tombé) <sur l’avenue d’Italie <juste (E : <hm-hm) au moment (E : hm) où une voiture arrivait + (E : <arrivait) <arrivait. (E : hm) Parce que euh... au bout de compte euh... + selon moi (E : hm) je/ c’est c’est... le garçon.. euh... +++ le garçon avait a/ aperçu (E : hm) que la voiture hm... s’est p/ hm la voiture s’est approchée + de lui. (E : hm-hm) Mais elle ne pouvait/ ah/ il ne pouvait pas... se t/ il ne pouvait pas se tenir (E : hm-hm) se taire se/

2 E : Se taire ? se <taire c’est\

3 L : <Se tenir (E : se tenir ?) il ne pouvait pas s’arrêter. (E : hm-hm) +++ Oui (E : hm-hm) + parce que euh... la voiture était toujours en train de...

4 E : D’avancer ?

5 L : Euh d’avancer. (E : hm-hm)

 

Pour le verbe arriver, Lee n’est pas sûre de la forme adéquate et hésite dès le début entre passé composé et imparfait. Elle choisit d’abord le passé composé en hésitant, ensuite l’imparfait lui semble convenir et elle explique ici pourquoi. On constate en 1 sa bonne compréhension de la situation et après une petite parenthèse métalinguistique sur le verbe se tenir entre 2-3, Lee emploie en 3 l’expression ‘toujours en train de’ pour laquelle l’enquêtrice vient à son aide en 4 pour le verbe qu’elle semblait chercher et qu’elle intègre en 5.

 

Le second moyen, le non-perfect s’observe chez les trois apprenantes :

 

(Extrait 13) 6-7 Quand il est arrivé au carrefour, il n’a pas pu ralentir et est tombé juste au moment où une voiture arrivait (Kim I, fr.)

1 E : Alors tu as mis au passé composé parce que +++ au moment où une voiture est arrivée

2 K : (soupir) +++ Peut-être euh... j’ai pas j’ai pas bien... remarqué (E : hm) oui +

3 E : Alors quand on utilise l’expres<sion (K : <au moment où) au moment où est-ce que on on utilise un peu systématiquement (Y : -ment <imparfait) <imparfait ? il a expliqué comme ça ?

4 K : Oui oui

5 E : + Ah bon ? hm hm hm

6 K : Il a il a raison au moment <où (E : <au moment où) c’est pas... ++ c’est pas fini (E : <ouais) <au moment où <c’est un peu... (E : <ouais) le sens de la durée (E : hm-hm)

 

L’enquêtrice rappelle en 1 le choix du passé composé de Kim lors du passage du test dans sa classe de français. Kim reconnaît en 2 son erreur et l’enquêtrice demande en 3 la mise en relation entre la conjonction temporelle au moment où et l’emploi de l’imparfait qu’aurait fait son professeur. Celle-ci le confirme et donne en 6 une justification en formulant le non perfect. Notons qu’elle perçoit la notion de durée comme son synonyme.

Le non-perfect peut s’accompagner de l’adverbe encore qui rapproche plutôt la formulation de l’imperfectif que d’un simple non-perfect :

- « quand je l’ai rencontré il est pas encore parti », « il est déjà parti de chez lui mais pour Chamonix il n’est pas encore parti » pour 2-1 j’ai rencontré Paul qui partait pour Chamonix (Kang I, fr.)

Le non-perfect peut être également intégré dans une paraphrase avec un autre verbe :

- « ça veut dire euh une voiture ++++ n’a pas encore arrêté, arrêté, arrivé » pour 6-7 est tombé juste au moment où une voiture arrivait (Kim I, fr.)

 

Les paraphrases sont un autre moyen linguistique et elles s’observent davantage lors du second entretien :

 

(Extrait 14) 6-4 Quand il arrivait au carrefour, il n’a pas pu ralentir et (...) (Lee II, cor.)

1 E : Ça , tu l’as fait à l’imparfait (L : hm) quand il arrivait +

2 L : Même quand il est arrivé au carrefour, continuellement ++ j’ai l’impression que ça continue [yônsokjôki-n nûkkim]. +++ Ce n’est pas qu’il voulait seulement arriver au carrefour (E : hm), mais il continuait à en faire [kesok ha-ko it-nûn jungi-nte] et quand on parle d’un événement non prévu qui a lieu à ce moment là, je pense qu’on utiliserait l’imparfait. + Hm ++

 

Lee emploie le verbe continuer pour marquer un procès commencé et qui est toujours en déroulement.

 

(Extrait 15) 2-1 Dimanche dernier, j’ai rencontré Paul qui partait pour Chamonix (Kim II, cor.)

1 E : Hm ensuite

2 K : Dimanche dernier j’ai rencontré Paul (E : hm) ah… + partir pour Chamonix (E : hm) ++ Ah là/ oui ici, je pense qu’il faut dire simplement/ + par-tait.

3 E : Oui pourquoi ?

4 K : Parce que ils se sont rencontrés. (E : hm) + Ici hm j’ai rencon/ juste au moment + de la rencontre (E : hm) ce Paul était sur le chemin de la gare [kitcha-rûl tha-rô ka-nûn junggane manna-at-ta] (E : hm) avec son sac a dos pour aller à Chamonix. (E : hm) + C’est là qu’ils se sont rencontrés. +++++ Oui. ++ Donc Paul qui par/ à ce moment là, là aussi on ne peut pas penser autrement qu’une action en cours.

 

La glose tout à fait adéquate à la situation en 4 montre que Kim saisit bien l’aspect imperfectif. On notera également quelques mots significatifs comme déroulement ou action en cours, continuellement, état, dans les paraphrases observées lors du second entretien :

- « c’était en déroulement [jinhengjungi-ôt-ko] » , « l’état où on dort continuellement [kesok dormir-han kû sangthe] » pour 1-1 je dormais quand mon fils m’a téléphoné (Kim II, cor.);

- « on ne peut pas penser autrement qu’une action en déroulement [jinheng] » pour 2-1 j’ai rencontré Paul qui partait pour Chamonix (Kim II, cor.) ;

- « c’est l’état où il était en train de pleuvoir [pi-ka o-ko it-ôt] » pour 4-4 quand ils sont arrivés à Rennes, il pleuvait (Kim II, cor.) ;

« c’est l’état où la porte s’ouvre graduellement [mun-i yôl-i-ô-ji-ko it-nû-n sangthe] » pour 3-1 quand il ouvrait la porte, elle lui a souri(...) (Lee II, cor.) 

 

En résumé, trois types de formulations sont observés : le moyen imperfectif direct (être en train de ou –ko it-ôt), la négation du perfect (ex. pas fini) et la paraphrase qui souligne la continuité du procès entamé. Ce dernier moyen est davantage utilisé en second entretien.

Le tableau suivant récapitule l’ordre des apprenantes chez qui on observe le plus de cas de verbalisation de l’aspect imperfectif et les moyens linguistiques employés pour l’exprimer :

 

Aspect imperfectif et imparfait

Premier entretien

Second entretien

Kang

- non perfect + « encore »

- ‘en train de V’

- paraphrases (« état continu »)

Lee

 

-‘en train de V’ [-ko it]

- paraphrases (« continuer », « continuer à V », « état où V-ko it »)

Kim

- ‘en train de V’

- non perfect ; non perfect + paraphrase

- paraphrase (« le sens de durée »)

Kim

- ‘en train de V’ [-ko it] ; « état » + ‘en train de V [-ko it]’

- paraphrases (« sur le chemin [-nûn junggane] », « déroulement » « en cours » [jinheng],

« état [sangthe]+ V + continuellement [kesok] »)

- non perfect

Lee

- ‘(toujours) en train de V’

- non perfect + « encore »

Kang

- ‘en train de V’ [-ko it] ; « état » + ‘en train de V [-ko it]’

[Tableau 14 : Formulations de l’aspect imperfectif]

1.3.3. Opérationnalité de la notion de l’imperfectif

Nous avons vu que l’aspect imperfectif est bien saisi dans la plupart des cas quand il est véhiculé par un verbe d’état ou d’activité. Dans ces cas, la référence au déroulement du procès est verbalisée par les apprenantes le plus souvent spontanément, sauf quelques cas de reprises de l’expression de l’enquêtrice (cf. extrait 11) comme dans le cas suivant :

 

(Extrait 16) 1-1 Je dormais quand mon fils m’a téléphoner hier soir (Kang I, fr.)

1 K : Je dormais quand mon fils (E : hm) m’a téléphoné d’Australie hier soir

2 E : Ah je dormais ça c’est tu as mis à l’imparfait hein ? (K : hm) c’est ça ? et là au passé composé bon pourquoi ? parce que dormais comme tu as expliqué tout à l’heure c’est le.. dans le passé c’est quelque chose qui.. c’est un état ?

3 K : Oui

4 E : C’est ça ? +++

5 K : C’est un état continu (E : hm continu hm-hm)

 

L’enquêtrice essaie de savoir à quel emploi de l’imparfait correspond le cas de dormais parmi ceux que Kang venait de verbaliser dans son commentaire général sur les emplois du passé composé et de l’imparfait (cf. extrait 8). L’enquêtrice propose la notion d’état (2) qu’approuve Kang sans conviction (3). Elle demande confirmation en 4 et Kang y apporte en 5 une modification pour proposer une notion un peu plus spécifique.

Quand il s’agit d’un verbe transitionnel, notamment lors du premier entretien dans l’exemple de Lee, la référence au déroulement d’un procès pour partir n’était pas facile d’accès. Une longue interaction était nécessaire pour que Lee conçoive le procès partir en déroulement et qu’elle trouve la forme verbale adéquate. On constate une nette amélioration d’accès pour ce type de verbe lors du second entretien pour les trois apprenantes.

Du point de vue de la précision des termes, l’ambiguïté des termes employés lors du premier entretien, état ou durée, semble se dissiper lors du second entretien au profit des expressions marquant davantage le déroulement de procès. L’opérationnalité de la notion d’imperfectif qui était ainsi limitée aux verbes d’état et d’activité s’étend plus tard aux verbes transitionnels.

1.4. Remarques générales sur les visions du moment de la situation selon la localisation du moment repère

Parmi ces trois visions du moment de la situation vu du moment repère (aspects perfect, perfect résultatif, imperfectif), l’aspect perfect semble le plus facile à saisir, confondu souvent avec le temps passé. La conception d’un procès en déroulement (aspect imperfectif) pour un procès transitionnel semble cognitivement difficile et la difficulté se manifeste par les verbalisations. Deux étapes sont observées : le procès est vu d’abord comme compact (comme un procès vu en entier), et il est vu soit comme ayant lieu (antériorité), soit comme celui qui va avoir lieu (postériorité). Ce n’est qu’après qu’il est vu dans une vision partielle, saisie entre deux bornes. Cette seconde étape comporte elle-même des sous-étapes dans la verbalisation : la saisie partielle du procès est exprimée d’abord par les moyens indirects de l’aspect perfect comme « pas fini » avec l’attention portée sur la borne droite et « pas encore fini » et par la suite, par l’expression plus directe, suivie finalement d’« être en train de », qui tiennent compte du franchissement de la borne gauche.

Le perfect résultatif, cas particulier de l’aspect perfect, s’observe relativement peu par rapport aux deux autres aspects. Mais sa formulation presque canonique (procès au passé + mention du résultat) est employée par les apprenantes pour la valeur perfect et ce, exclusivement pour les procès transitionnels. Sensibles au changement d’état porté par la sémantique des verbes transitionnels, nos apprenantes emploient sans s’en apercevoir la formulation du perfect résultatif pour les procès dont la mention du résultat immédiat n’a pas de pertinence discursive pour la suite du récit.

2. Type de chevauchement

La notion de chevauchement découle d’une vision spatiale des rapports entre deux intervalles en relation, moment de la situation et moment repère. Elle concerne seulement les intervalles occupés par des procès distincts, et qui ont des contacts par chevauchement. Ceux qui n’ont pas de contact entre eux sont considérés du point de vue de l’ordre temporel, notamment en terme d’antériorité et de postériorité. Deux grandes catégories de chevauchement sont possibles : les chevauchements partiels et totaux.

2.1. Chevauchement partiel : inclusion

Le chevauchement partiel exprimé en français concerne la relation d’inclusion : le moment de la situation peut être inclus dans le moment repère (aspect perfectif) ou l’inclure (aspect imperfectif). L’aspect imperfectif (Je dormais quand il m’a téléphoné) qui s’oppose aussi à l’aspect perfect du point de vue de la localisation du moment repère s’oppose, du point de vue du rapport d’inclusion, à l’aspect perfectif (Pendant qu’il téléphonait, la voiture a filé). Dans une perspective de chevauchement, on ne focalise pas l’attention sur une portion du procès comme dans l’aspect imperfectif, mais sur l’intervalle en entier du moment de la situation en relation avec l’intervalle du moment repère. Prenons la phrase Dimanche dernier, j’ai rencontré Paul qui partait pour Chamonix. Dans cette phrase, le procès rencontrer est inclus dans le procès partir. L’intervalle incluant peut se diviser en trois parties comme suit :

               

a

b

            c

 

-------------- partir

-----[------]--- rencontrer

----------------

partir

(---- : procès incluant, partir ; [  ] : procès inclus, rencontrer ; a, b, c : trois parties du procès incluant)

 

Ainsi, cette perspective permet de prendre en compte non seulement la portion en chevauchement (portion b ci-dessus), mais aussi les autres parties sans chevauchement (a et c). C’est ce qui permet de dire que, temporellement, le procès incluant commence avant, et finit en même temps ou après le procès inclus.

2.1.1. Les verbalisations en entretien

La saisie du chevauchement partiel d’inclusion apparaît chez toutes nos apprenantes dès le premier entretien, mais elles verbalisent davantage le procès incluant, aussi bien lors du premier que lors du second entretien. Parmi les trois parties de l’intervalle du procès incluant (a, b, c, dans le schéma ci-dessus), nos apprenantes verbalisent une ou deux des trois parties. Pour désigner ces trois parties du procès incluant, nous utiliserons les signes a, b, c.

2.1.1.1. Intervalle incluant : partie antérieure à la portion chevauchée

 

(Extrait 17) 2-2 Il avait beaucoup de bagages et ses skis sur l’épaule (Lee I, fr.)

1 E : (...) Bon après il...

2 L : Il avait <beaucoup de bagages et ses skis

3 E : <Il avait beaucoup de bagages et ses skis donc là il avait ça c’est état ? (L : oui) Hm c’est ça ? Donc pas de problème + Donc ++ on ne peut pas dire il a eu par exemple ? <passé composé

4 L : <Il a eu ++ c’est bizarre

5 E : Hm ? C’est bizarre ? Il a eu beaucoup de bagages et ses ski sur l’épaule mais... au niveau de la grammaire bon je pense <que... c’est (L : <pas de problème) pas de problème mais + <ça te paraît bizarre

6 L : <Mais.. il avait beaucoup de bagages euh... avant... avant de rencontrer (E : hm) + moi + <avant de rencontrer (E : <hm-hm hm-hm)

7 E : + Donc c’est un état ?

8 L : Hm

9 E : Pour toi bon

 

Lee choisit pour le verbe avoir l’imparfait en 2, et l’enquêtrice lui demande confirmation en 3 sur son hypothèse de ce qui fonde son choix. Lee l’approuve ou l’accepte et l’enquêtrice enchaîne, pour lui faire confirmer l’acceptabilité de l’emploi du passé composé. Lee donne son diagnostic (« bizarre ») et en 6, elle verbalise la partie antérieure de la portion chevauchée (a), le fait qu’il avait déjà ses bagages avant la rencontre qu’est le moment repère, pour confirmer son choix de l’imparfait.

2.1.1.2. Intervalle incluant : partie antérieure et partie chevauchée

On observe rarement à la fois une mention de la partie antérieure au moment repère (a) et d’une portion qui le chevauche (b). Seule Kim la formule une fois :

 

(Extrait 18) 4-4 Quand ils sont arrivés à Rennes, il pleuvait (Kim I, fr.)

1 E : (...) Mais quand ils sont arrivés à <Rennes (K : <Rennes) ils + <toi (K : <ils\) tu as mis à l’imparfait c’est ça ?

2 K : Oui impar<fait

3 E : <Après tu as tu as barré ? ou.. ++ il pleuvait

4 K : Non + au début j’ai/ oui (E : hm) c’est.. (E : hm) c’est <XXX

5 E : <Il est il pleuvait ça veut dire quoi il pleuvait ?

6 K : *il était en train de pleuvoir* la durée (E : hm-hm) oui

7 E : C’est seulement la durée ?

8 K : ++ Oui la durée (E : hm) avant et maintenant (E : hm) aussi (E : hm-hm d’accord) (...)

 

L’enquêtrice demande à Kim la valeur de l’imparfait que celle-ci a choisi pour pleuvoir (5) et Kim répond en 6 avec la notion de durée. A la demande de développement de l’enquêtrice (7), elle précise en 8 qu’il s’agit d’une durée qui couvre à la fois la partie antérieure à la portion chevauchée (a) et la partie chevauchée avec le moment repère (maintenant) (b).

2.1.1.3. Intervalle incluant : parties antérieure et postérieure

On peut dire que ces deux premières parties (a et b) sont en effet les plus évidentes de l’intervalle incluant dans la relation d’inclusion. Mais si le dépassement à gauche (a) et le chevauchement avec la partie centrale (b) sont certains, il n’en va pas de même en ce qui concerne la partie droite après le moment repère (c). Théoriquement, le moment de la situation peut finir en même temps que le moment repère comme le montre le schéma suivant :

 

a

b

            ---------[---------]

(------ : moment de la situation, [   ] : moment repère)

 

Le moment de la situation peut également dépasser le moment repère et peut continuer après celui-ci :

 

a

b

c

            ---------[-------]-------

 

Mais comme la fin simultanée des deux intervalles relève plutôt d’une coïncidence exceptionnelle[177], on a tendance à interpréter dans la plupart des cas l’intervalle incluant comme comprenant également, outre la partie antérieure (a), la partie postérieure à la portion chevauchée (c), comme le représente le second schéma ci-dessus. C’est ce que fait Kang, d’ailleurs en termes bien précis :

 

(Extrait 19) 6-2 Hier, un accident s’est produit au carrefour (...) Il pleuvait. (Kang I, fr.)

1 E : Bon hier un accident s’est produit au carrefour de la rue + Caillaux et de l’avenue d’Italie + bon donc ça c’est le... passé composé (K : hm) hm-hm il PLEUVAIT + t’as mis à l’imparfait + c’est-à-dire + si on compare le moment où l’accident s’est produit et le moment où il pleuvait c’est-à-dire qu’est-ce qui est + <avant ?

2 K : <Il pleuvait hier il pleuvait

3 E : Ah ++ il pleuvait <c’est-à-dire le fait de\

4 K : <Oui avant de/ avant...

5 E : Avant l’accident ?

6 K : Avant cet accident (E : hm...) il pleuvait <et après (E : <hm-hm) cet accident il pleuvait aussi (E : ah donc) après on... on ne sait pas exactement mais peut-être (rire)

7 E : Avant donc il pleuvait ?

8 K : Hm-hm (E : hm) +

 

L’enquêtrice propose déjà dans sa question en 1 une vision du chevauchement en mettant l’accent sur le début de l’intervalle incluant, en utilisant l’adverbe avant. C’est dans la réponse à cette question que Kang, en 4 et en 6, précise, avec les moyens adverbiaux suggérés par l’enquêtrice (avant et après), les parties antérieure (a) et postérieure du procès incluant pleuvoir (c) par rapport au moment repère, l’accident (b).

La prise en compte de la première (a) ou des deux parties, gauche (a) et droite (c), est également observée chez Lee et Kang dans leurs commentaires sur les emplois généraux des deux temps. Le chevauchement est décrit de façon schématique :

 

(Extrait 20) 2-3 Alors, je l’ai accompagné à la gare (Lee I, fr.)

1 E : (...) Alors je... <l’ai accompagné (L : <je l’ai accompagné) à la gare hm-hm alors je l’accompagnais à la gare (rire) par exemple à l’imparfait (rire) est-ce que c’est possible ? + alors je l’ai accompagné à la gare

2 M : C’est mieux comme ça <je l’ai accompagné

3 E : <Hm c’est mieux comme ça ? Pourquoi c’est mieux ?

4 L : Parce que… c’est le fait.. hm... le fait plutôt ponctuel +

5 E : Ah d’accord là donc ça c’est nouveau ça ponctuel + hm.

6 L : ++ <Mais…

7 E : <Donc est-ce que tu crois que il y a une relation entre action et ponctuel ?

8 L : Oui un peu. (E : hm) + Je crois que l’action coupe le durée des... le durée/ le certaine durée + (E : hm-hm) euh... + jusqu’à cette action il y avait quelque situation qui dure depuis euh certain temps et l’action ça coupe tic <comme ça. (E : <hm-hm hm-hm) Et après je sais pas mais... mais je... + normalement ce qui euh.. ah/ normalement je com/ je distingue... l’imparfait et passé compose (E : hm) comme ça. (E : hm)

 

L’enquêtrice questionne Lee sur l’acceptabilité de la forme qu’elle n’a pas choisie (1) et Lee confirme son choix du passé composé en guise de réponse (2). Sollicitée par l’enquêtrice (3), elle introduit une nouvelle notion « le fait ponctuel » (4), et à la demande d’un développement de l’enquêtrice, elle présente son schéma d’emploi du passé composé et de l’imparfait (8) : l’« action » véhiculée par le passé composé « coupe » la « durée » véhiculée par l’imparfait. Ce schéma pourrait être représenté par une des deux possibilités suivantes :

         ----------|---------      ou        ------------|    

(-------- : situation, | : action)

 

Kang emploie à peu près le même vocabulaire que Lee, ce qui est sans doute lié au fait qu’elles ont suivi un temps les mêmes cours de français avec le même enseignant.

 

(Extrait 21) Commentaire général avant l’exercice (Kang II, cor.)

1 E : Ah avant de le faire, quand est-ce qu’on utilise l’imparfait (K : hm), tu me diras comme ça te vient à l’esprit, et ensuite on fera l’exercice. Donc quand on utilise l’imparfait et le passé composé ? (K : +++) Tu peux le dire comme ça te vient à l’esprit.

2 K : L’imparfait, c’est (rire), euh pour les termes grammaticaux, ça aurait été mieux avant. Parce que maintenant (E : hm) je m’en souviens pas bien. Maintenant, je parle avec une intuition, et moins sur la base d’un système comme au début de l’apprentissage. (E : hm) ++ Euh +++ C’est ça oui euh l’imparfait/ pour parler simplement, l’imparfait marque un état qui était en train de se produire. (E : hm) Ou l’état lui-même. Et le passé composé, quand il y a eu une action, (E : hm) quand il y a eu un point, c’est-à-dire (E : hm) XX il y avait un état, (E : hm) par exemple, je dormais, j’étais fatigué, ou alors je regardais quelque chose, et des trucs comme ça. Et puis à ce moment là, des événements (E : hm) qui se sont produits (E : hm) en coupant [cette situation]. Bien sûr, ces événements prennent du temps depuis leur développement jusqu’à la fin (E : hm) mais par rapport au déroulement de l’imparfait, et à l’état de l’imparfait, (E : hm) euh… c’est relativement court et momentané (E : hm) XX

3 E : Tu penses comme ça ? (K :  (rire)) Tu penses à d’autres choses ?

4 K : Ah maintenant, je me rappelle plus de la grammaire. (rire)

 

Kang emploie en 2 le terme « état » et, plus loin, « déroulement » pour les procès mis à l’imparfait et les termes comme « événement », « action », « point » pour les procès marqués par le passé composé. La relation des deux types de procès qui se rencontrent est décrite comme celle de l’« événement qui coupe l’état » ou celle de longueur relative (« les événements sont relativement courts et momentanés par rapport à l’imparfait »). Comme chez Lee, les deux schémas ci-dessus semblent possibles.

2.1.1.4. Intervalle inclus

A la différence de nombreuses verbalisations du procès incluant, le procès inclus (b) fait rarement l’objet d’un commentaire indépendant :

 

(Extrait 22) 6-1 Hier un accident s’est produit au carrefour de (...) (Kim II, cor.)

1 E : Alors un accident s’est produit, ça c’est

2 K : Il a eu lieu complètement maintenant. (E : hm) Donc

3 E : Il a eu lieu hier

4 K : Oui, hier à un moment, il y a eu un accident et c’est pour ça que c’est au passé composé.

 

Kim donne spontanément une explication relevant de l’aspect perfect (« il a eu lieu complètement maintenant ») pour son choix du passé composé. L’enquêtrice glose en 3 l’énoncé de Kim en orientant la perspective aspectuelle perfect en une perspective temporelle par la reprise de l’adverbe temporel hier de la phrase. Kim réagit en 4 en intégrant le mot hier et en établissant le rapport d’inclusion du moment de la situation, l’accident, dans le moment repère, hier. Dans les autres cas, la mention du procès inclus (b) est toujours accompagnée de celle du procès qui l’inclut, ce qui nous semble en effet inévitable :

- « l’action coupe la durée » pour 2-3 Alors, je l’ai accompagné à la gare (Lee I, fr.) ;

- « J’étais en train de dormir [ja-ko it-ôt-nûnte] et tout d’un coup, le téléphone a sonné [bel-i ulli-ôt-ta] » pour 1-2 Je dormais quand mon fils m’a téléphoné d’Australie hier soir (Kang II, cor.) ;

- « pendant qu’il téléphonait [ha-ko-it-nûn tongan-e], la voiture s’est enfuie [tomangka-ât-sôyo] » pour 6-12 Pendant qu’il téléphonait, la voiture a filé (Kim II, cor.)

- « quand ils sont descendus du train, il pleuvait [pi-ka o-ko it-ôt] » pour 4-4 Quand ils sont arrivés à Rennes, il pleuvait (Kang II, cor.)

L’inclusion des procès filer et arriver dans téléphoner et pleuvoir se manifeste de façon implicite par la glose elle-même, qui n’est d’ailleurs pas très différente de la phrase de l’exercice.

2.1.2. Autres chevauchements partiels

Deux procès en relation, l’un au passé composé et l’autre à l’imparfait, ne sont pas toujours saisis comme ayant un rapport d’inclusion. On observe chez Kim un cas de saisie particulier de chevauchement partiel pour cette combinaison de temps verbaux :

 

(Extrait 23) 6-13, 14 L’enfant s’est retrouvé tout seul et il avait peur et il a réussi à partir lui aussi (Kim II, cor.)

K : L’enfant s’est retrouvé aussi, le moment court où il s’est regardé lui-même, c’est très court. Quand il a repris son esprit, il s’est rendu compte qu’il était seul et en même temps, il a pris peur. + Il continue à avoir peur. Parce que la peur ça continue toujours, donc (E : hm) je pense qu’il faut mettre avait <donc

 

Kim analyse de façon erronée que le procès se retrouver seul chevauche le début du procès avoir peur débutant au même moment mais qui se poursuit ensuite. Cette configuration de chevauchement partiel peut se présenter dans un schéma suivant :

            ------------

se retrouver seul

            [-+--+--+-]+++++++

avoir peur         ([ ] partie chevauchée)

 

La même configuration de chevauchement partiel est saisie également par Kang (II), mais dans une autre combinaison de temps, celle de passé composé - passé composé pour les procès téléphoner et filer :

 

(Extrait 24) 6-11, 12 Pendant qu’ il a téléphoné, la voiture a filé (Kang II, cor.)

1 E : Hm… ++ Pendant qu’il téléphonait, ça c’est l’im<parfait\

2 K : <Ça ça c’est le plus bizarre. (E : hm) Pendant pendant qu’il… (E : téléphonait) pendant qu’il a téléphoné, la voiture est (bas)

3 E : (...) Donc tu l’as dit [téléphonait] pour exprimer qu’il était <en train de (K : <Oui oui) mais maintenant, tu crois que pendant qu’il